Analyse poétique

Analyser un poème

L’analyse d’un poème est un outil intéressant afin d’assimiler les divers éléments de la théorie. En plus d’approfondir sur les origines de celui-ci, nous pouvons examiner sa forme, son champ lexical, ses figures de style, etc. Voici une étude générale d’un poème de Charles Baudelaire, L’ennemi.

Exemple :

L’ennemi

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie ! »

– Charles Baudelaire

Ce sonnet est divisé en deux quatrains suivis de deux tercets. On peut remarquer que sa forme est irrégulière comparativement aux sonnets classiques : ABAB CDCD EEF GFG.

Comme c’est le cas au sein de plusieurs oeuvres de Baudelaire telles que « L’horloge », le temps se révèle être le thème de ce poème. À travers « L’ennemi », le temps est dépeint comme étant accablant, oppressant, contraignant.

On nous présente la relation entre l’homme et le temps, mais avant tout entre le poète et le temps qui domine l’existence et l’esprit de celui-ci.

Analyse :

  1. Le temps et le poète
  • La personnification du temps

Au sein de ce poème, le temps est personnifié tel un être absolu. La majuscule que l’on retrouve au second tercet démontre habilement cette réalité : « […] Le Temps mange la vie, »

Au douzième vers, nous pouvons aussi remarquer le fait que « le Temps » se révèle être le sujet du verbe « manger » alors que « la vie » est uniquement un complément d’objet direct.

Cette situation syntaxique établit, de manière subtile, la domination du temps sur la vie.

  • La dépersonnalisation du poète

En opposition à la personnification du temps, le poète subit, quant à lui, une dépersonnalisation qui se développe au fil du sonnet.

Nous retrouvons la démonstration de cette adaptation particulière à la dernière strophe alors que « je », pronom personnel singulier ayant été employé jusqu’alors, se transforme en « nous ».

« […] Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie! »

Cette généralisation témoigne de l’infériorité du poète par rapport au temps et exprime le caractère désormais impuissant de celui-ci.

  • Le temps, un vampire?

À travers ce poème, le temps est également représenté comme un être qui mange la vie, ronge le coeur et se fortifie grâce au sang.

Ce portrait est excessivement semblable à celui d’un vampire, entité qui incarne la mort et l’anéantissement. Dans ce sonnet, le temps se nourrit du sang du poète et ronge son existence. Un champ lexical, sur la nourriture, est notamment associé à ce symbole :

  • « fruits »
  • « aliment »
  • « mange »
  • « ronge »

Celui-ci est lui-même relié à un second champ lexical ayant pour sujet la force, la vivacité :

  • « vermeils »
  • « vigueur »
  • « vie »
  • « coeur »
  • « croît »
  • « fortifie »

Ces deux ensembles de mots évoquent le fait que, tel un vampire, le temps ne s’épanouit  que lorsqu’il enlève la vie à un autre être.

  1. Les conséquences du temps sur le poète
  • La confrontation entre l’espoir et le désespoir

On peut observer un vacillement entre le désespoir et l’espoir qui est notamment introduit au sein des deux premiers vers :

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils; […] »

Cette antithèse présente une alternance entre la pluie et le soleil qui démontre que, dès son plus jeune âge, le poète hésitait entre l’ombre et la lumière. L’effet que ce changement provoque chez le lecteur est accentué par les rimes croisées (ABAB) de cette forme particulière de sonnet.

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. »

Les sonorités utilisées par Baudelaire permettent également de mettre en évidence cette incertitude grâce à la succession de sons qui expriment la brutalité et la délicatesse.

En effet les allitérations en « l » et en « s » (« jeunesse », « brillants soleils », « vermeils », etc.), qui évoquent la douceur, sont confrontées aux allitérations en « r » et en « t » qui s’apparentent à la rudesse ainsi qu’à la malveillance (« orage », « tonnerre », « ravages », « terres », « creuse », « ronge », etc. ).

Au premier tercet, l’espoir émerge sous la forme du futur puis du conditionnel, mais, au cours du second tercet, le désespoir s’impose sous la forme du présent.

Premier tercet :

Futur : « […] Trouveront dans ce sol lavé comme une grève »
Conditionnel : « Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ? »

Second tercet :

Présent :

« Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur […] »

  • La crainte du poète face à la progression du temps

Ce poème fut construit sur une métaphore filée c’est-à-dire sur une métaphore que l’on reprend sur plusieurs strophes. Celle-ci met en relation la vie et les saisons en dépeignant la progression de l’existence telle la succession des saisons.

Première strophe :

Au cours de ce premier paragraphe, l’auteur compare sa jeunesse à un été sujet aux bouleversements apportés par le temps. Nous pouvons remarquer une évolution par rapport à l’utilisation des verbes. Baudelaire a successivement recouru au passé (« ne fut »), au passé composé (« ont fait ») puis au présent (« reste ») afin de démontrer la rapide évolution de sa vie.

Seconde strophe : 

Ce second paragraphe présente l’âge adulte comme un triste automne. Nous pouvons percevoir la résignation du poète lorsqu’il emploie « Voilà que » et « et que ». Désormais, le jardin est dévasté, sombre et le portrait qui est dressé de lui représente la dévastation et la mort.

Troisième strophe :

Ce troisième paragraphe évoque le renouveau que représente le printemps. L’utilisation du « et qui sait » est un symbole d’espoir. Les « fleurs nouvelles » dont il est fait mention dans ce tercet désignent le renouvèlement des idées et l’éclosion de l’inspiration.

Quatrième strophe :

Ce dernier paragraphe expose la réalité du temps qui empêche l’espérance et la croissance. Les images que l’on retrouve au sein de cette dernière strophe rappellent l’hiver, cette saison au cours de laquelle l’épanouissement de nombreuses formes de vie est condamné.

La peur que le poète ressent par rapport au rapide déroulement de son existence est traduite par le biais d’un champ lexical entourant la mort et la mise en terre d’un défunt :

  • « pelle »
  • « terres »
  • « creuse »
  • « trous »
  • « tombeaux »